Description
Cet imposant bureau monumental représente l’une des œuvres les plus audacieuses, raffinées et politiquement conscientes d’Aly Mohsen. La grande tradition de l’ébénisterie artistique européenne y est transformée en un instrument narratif, symbolique et ouvertement critique, donnant naissance à une œuvre qui dépasse sa fonction de mobilier pour devenir un message codé et une dénonciation silencieuse.
Il ne s’agit pas d’un simple meuble fonctionnel, mais d’une véritable œuvre d’art tridimensionnelle, conçue pour dialoguer avec le pouvoir, en révéler les mécanismes et remettre en question les apparences de légalité et de respectabilité.
Structure et matériaux
Le bureau se caractérise par une structure solide mais visuellement équilibrée, avec des pieds galbés et élancés qui allègent la masse monumentale du plateau. L’œuvre est réalisée à partir d’une sélection particulièrement raffinée de bois précieux, choisis non seulement pour leurs qualités esthétiques mais aussi pour leur valeur symbolique :
- Noyer européen et noyer canaletto pour la structure principale et les grandes surfaces, appréciés pour leur profondeur chromatique et leur stabilité dans le temps
- Ronce de noyer pour les panneaux frontaux, utilisée afin d’obtenir des surfaces vibrantes et irrégulières, métaphore visuelle de l’instabilité et de la tromperie
- Ébène et essences teintées foncées pour les fonds des marqueteries, destinés à renforcer les contrastes graphiques
- Érable et érable sycomore pour les éléments clairs des marqueteries
- Bois naturellement colorés (padouk, érable, acajou, chêne, ronce de noyer, ébène vert et ébène noir) pour la représentation des figures et des cartes à jouer
- La bordure claire et continue du plateau évoque délibérément la tradition des grandes tables de jeu, encadrant la scène et guidant le regard vers le centre narratif.
Le plateau : le jeu comme métaphore du pouvoir
Le plateau supérieur constitue le cœur conceptuel de l’œuvre. À l’intérieur d’un riche encadrement ornemental en marqueterie se déploie une série de cartes de poker disposées avec une apparente spontanéité.
À première vue, l’image suggère une partie en cours. Mais un regard plus attentif révèle un élément troublant : les combinaisons ne conduisent à aucun résultat logique. Les mains sont incohérentes, impossibles, volontairement manipulées.
Cette ambiguïté est intentionnelle.
Le poker, symbole de stratégie, de calcul et de risque maîtrisé, est ici mis en relation avec le jeu des trois cartes, archétype universel de l’escroquerie. Le message est subtil mais sans équivoque : celui qui croit jouer selon des règles partagées est déjà victime d’une tromperie.
La façade : musique, mise en scène et illusion
La façade du bureau est dominée par un grand médaillon circulaire en marqueterie où apparaissent instruments de musique, partitions, cartes à jouer et motifs floraux.
La musique devient la métaphore de la mise en scène du pouvoir : un concert apparemment harmonieux qui dissimule de profondes dissonances, une composition élégante conçue pour distraire, séduire et tromper.
Les bandes latérales, ornées de guirlandes classiques et de figures stylisées, évoquent délibérément le langage néoclassique et celui du XIXe siècle, renforçant l’idée d’ordre, d’autorité et de respectabilité — un ordre qui n’est pourtant qu’une apparence.
Histoire de l’œuvre et portée symbolique
Le bureau fut commandé par un important homme d’affaires égyptien, personnalité de premier plan dans l’économie internationale. Aly Mohsen, qui connaissait le commanditaire depuis l’enfance, avait de sérieuses raisons de penser que celui-ci agissait en réalité comme prête-nom pour les services de renseignement américains, dans le cadre d’opérations économiques et financières menées en Italie.
Au moment de la livraison, Mohsen se rendit personnellement dans le bureau du commanditaire et lui expliqua la signification de l’œuvre par des paroles révélatrices de sa nature profonde :
« Ce bureau est destiné à avertir celui qui s’assoit en face de toi :
il pense jouer au poker, alors que toi, tu joues au jeu des trois cartes. »
Une accusation d’une extraordinaire élégance, exprimée non par un langage direct mais par la force symbolique de la marqueterie. Le commanditaire, comprenant parfaitement le message, se sentit ouvertement visé et refusa l’œuvre.
Le bureau demeura ainsi entre les mains de l’artiste.





















